Quand sonne l'heure de Be Real...
Ella Buse a 21 ans et est étudiante infirmière en 2e année.
Elle effectue un stage en service de médecine interne dans un CHU du sud de la France.
Ella est inscrite depuis quelques semaines sur l’application Be Real. Chaque jour, à un horaire aléatoire, elle reçoit le signal du "Be Real" quotidien, comme tous les autres utilisateurs. Cette notification invite à publier, dans les 2 minutes qui suivent, deux photos prises simultanément sur son smartphone :
- l’une en mode "appareil photo" représentant ce que voit la personne ;
- l’autre en mode "selfie", représentant la personne elle-même.
Ce jour-là, la notification retentit à 10 h 32, alors qu’Ella est en train de consulter le dossier médical d’un patient sur un ordinateur du service.
Sans réfléchir, pressée de poster son Be Real dans les 2 minutes, elle prend en photo l’écran d’ordinateur devant elle, puis se prend en photo elle-même, en adoptant un air concentré, sourcils froncés. Elle reprend ensuite normalement son travail.
Après sa journée de stage, elle rejoint son ami Eliott pour boire un verre. Eliott évoque son Be Real du matin, qu’il a vu après avoir lui-même posté le sien. Il est inquiet pour Ella : "Tu es sûre que tu as le droit de montrer un dossier médical comme ça ?".
Ella se souvient alors d’un cours sur le secret médical en 1re année et convient qu’il est peut-être imprudent d’avoir posté cette photo. Elle s’empresse de supprimer son Be Real du jour. Elle constate à cette occasion qu’il a été largement vu, puisqu’il compte une quarantaine de réactions de ses abonnés depuis le matin.
Une violation manifeste du secret médical
Les éléments concernant le patient sont clairement visibles sur la photo de l’écran d’ordinateur : nom, prénom, date de naissance, éléments médicaux sur sa prise en charge.
La violation du secret médical par Ella est ici manifeste.
- Peu importe qu’elle ne soit qu’étudiante : l’article R.4312-4 du Code de la santé publique dispose que le secret professionnel s’impose à tout infirmier et à tout étudiant infirmier dans les conditions établies par la loi.
- Peu importe que le patient lui-même ne soit pas informé de cette violation.
- Peu importe que la révélation soit involontaire : en l’occurrence, Ella n’a pas intentionnellement pris le dossier en photo pour se montrer indiscrète.
- Un Be Real est en principe éphémère : il disparaît au bout de 24 heures, même s’il n’est pas remplacé par un autre lors de la prochaine notification quotidienne. En l’occurrence, Ella a pris conscience de son imprudence et l’a supprimé à peine quelques heures après l’avoir posté. Pour autant, il est resté visible de ses abonnés pendant ce laps de temps. Et il n’est pas exclu qu’une personne malveillante ou maladroite en ait fait une capture. Les conditions de conservation des images par l’application restent d’ailleurs assez floues.
Ella s’expose en principe à des poursuites de la part du patient, si ce dernier venait à être informé de ce que son dossier médical a été mis en évidence sur un réseau social. L’article 226-13 du Code pénal punit la violation du secret professionnel d’un an d’emprisonnement et de 15 000 € d’amende.
Elle peut aussi être sanctionnée sur le plan disciplinaire dans le cadre de son stage, pour non-respect du secret médical et non-respect de son obligation de discrétion.
Nos conseils si vous êtes dans la situation d'Ella
- De manière générale, évitez autant que possible de poster sur des applications ou sur les réseaux sociaux pendant vos heures de travail lorsque vous êtes en stage. Vos publications peuvent être vues de vos collègues et de votre hiérarchie. Cela peut donner le sentiment que vous n’êtes pas pleinement concentré sur vos tâches. Privilégiez plutôt les moments où vous êtes en pause.
- Ayez toujours le respect du secret médical en tête dans votre usage des réseaux sociaux. C’est un impératif lors de vos stages, et une habitude essentielle à prendre dans votre exercice au quotidien. Aucun élément médical concernant les patients ne doit être divulgué, ni aucune information susceptible de révéler leur présence dans un établissement de soins.
- Soyez méfiant, même quand vous pensez que le réseau sur lequel vous avez publié est sûr, par exemple parce qu’il ne vise qu’un cercle restreint de personnes. Vous n’êtes jamais à l’abri d’une capture d’écran qui conserverait la trace des publications ou qui les porterait à la connaissance de votre hiérarchie.
- Vérifiez aussi la configuration de votre compte pour vous assurer que vos publications ne sont pas visibles au-delà de ce que vous souhaitez. Certaines configurations "par défaut" (comme la géolocalisation) sont trompeuses. Les publications que vous croyez réservées à vos seuls abonnés peuvent être vues beaucoup plus largement si vous n’êtes pas prudent…
- L’application Be Real impose une certaine immédiateté : lorsque la notification quotidienne se déclenche, quelle que soit l’heure, on dispose de 2 minutes pour publier une photo et ainsi gagner le droit d’en publier deux autres, à d’autres moments de la journée. Pour autant, ne vous précipitez pas pour poster une photo à tout prix au moment précis de la notification. Vous prenez alors le risque d’agir sans réfléchir et d’immortaliser un moment qui peut ensuite vous poser problème. En l’occurrence, si Ella avait attendu, elle n’aurait certes eu qu’un seul Be Real à poster, mais elle aurait pu partager le moment passé avec son ami Eliott dans un café à la fin de sa journée. Moins risqué et sans doute plus distrayant pour ses abonnés !
- L’objectif de Be Real est de montrer la réalité sans filtre, comme un contre-pied à Instagram et ses photos mises en scène. Cela peut donner lieu à la publication de photos amusantes… mais parfois embarrassantes. Pensez à votre réputation numérique (qui peut influer sur votre vie réelle !) : mesurez bien les conséquences de ce genre de publications, qui peuvent potentiellement être vues par des gens que vous côtoyez professionnellement et nuire à votre image. Par exemple, il n’est pas rare que les utilisateurs de Be Real se photographient… aux toilettes.
- Attention enfin à une particularité de Be Real : il est également possible avec l’application de poster de courtes vidéos de quelques secondes. Veillez bien à ce que cette fonction soit désactivée si vous êtes amené à publier depuis votre lieu de travail : qui dit vidéo dit aussi son, et vous courez alors le risque de capter des bribes de conversations en arrière-fond.
*Ce cas est inspiré d’une situation réelle, mais les protagonistes et les éléments de contexte ont été modifiés.
Visuel généré avec l'aide de l'IA